En finir avec Guy Debord

J’ai depuis plusieurs années envisagé de publier une critique définitive sur Guy Debord, afin d’exprimer ce que pouvait penser un jeune homme au XXIe siècle de cet hurluberlu qui avait certes de bonnes intuitions mais une personnalité trop faible sans doute pour résister à l’air du temps. Donc les bonnes intuitions se perdent dans des livre et des films un peu brouillons, sans queue ni tête, sans la démonstration structurée promise au lecteur. A quoi bon rédiger une critique approfondie sur un auteur que la postérité ne retient pas, et à bon droit. Guy Debord voulait être Lénine, il ne fut qu’un soixante-huitard agaçant.
Si je vous dit tout cela c’est parce que j’ai rassemblé la filmographie de Guy Debord, que je publie ici en guise d’archive.

Gouttes de lumière

Je suis tombé il y a quelques mois sur un ouvrage qui m’a intrigué, écrit par une certaine Lise Lamarre, publié à titre posthume en 1954 par la Librairie académique Perrin et intitulé Gouttes de lumière. J’ai cru en le feuilletant, y déceler une clairvoyance, ainsi qu’une liberté de ton et de pensée rarement atteints par ce sexe au XXe siècle. Cependant, après lecture intégrale il faut reconnaitre qu’il ne s’agit en aucune façon d’un chef d’œuvre. L’écriture est passable et la plupart des aphorismes constituent des poncifs, pour ne pas dire des banalités consternantes. J’ai malgré cela décidé de publier ici quelques morceaux choisis qui m’ont plu d’une manière ou d’une autre.

La Femme

P. 24 « La femme est faite pour créer, pour peupler. Il lui faut la famille qui meuble autour d’elle. En fait, le désir incoercible d’amour, plus vaguement, l’envie de compagnonnage, plus étendu, le goût de compagnie commun à tout ce sexe, est une première indication.

L’instinct de maternité est à ce point puissant chez la femelle qu’il y a continuité entre la femme et la bête. La conformation organique crée entre elles un caractère commun : l’éternel féminin ! Il existe beaucoup plus d’originalité chez les mâles qui ne contribuent qu’éphémèrement à la conservation de l’espèce. »

« De l’antiquité à nos jours, les hommes ne cessent de crier aux femmes, silence ! mais n’arrivent pas à l’obtenir.

[…] La carence de pensée rend le métier plus facile, mais que de caqueteuses pensent peu et parlent beaucoup ! Ce sont ces incurables du bavardage à vide qui sont particulièrement insupportables aux époux qui ont besoin, eux, de parler peu et de penser beaucoup. Allez donc méditer, réfléchir, élaborer en la loquace compagnie d’une compagne de cet acabit ; son verbiage est le courant d’air qui rafle tout sur son passage. […] « laisse-moi, je t’en prie, diriger la conversation » disait un écrivain surmené à sa compagne vexée parce qu’incompréhensive. Qu’elle lui eût fait de bien, cependant, en se bornant à n’être qu’une interlocutrice adroite, qui suit le maître au lieu de le devancer et de l’étourdir. »

P. 27 « Si les besoins du cœur n’épuisaient pas le cerveau des femmes, comme elles seraient plus intelligentes que les hommes ! »

P. 28 « C’est une femme qui souffle sur toutes les braises qu’elle rencontre, mais elle ne saurait guère entretenir ces brasiers et, surtout, les alimenter. »

P. 29 « Il y a, dans notre sexe, une espèce d’ébauche ou de contrefaçon féminine curieuse. Chair sans âme, ombre de femme, balbutiement, stade, dirait-on, précédant l’humanisation réelle ; incarnation qui se réduit à une mêlée désordonnée d’instincts. Ces créatures ne vivent qu’accrochées aux hommes dont elles se sustentent aussi naturellement qu’un enfant tète. C’est leur proie, sans plus ; disons leur nourriture. »

P. 37 « Les femmes, mes sœurs, n’ont en général aucune puissance sensuelle en dehors de l’amour. Exemple, entre beaucoup d’autres, leur goût de la bonne chère reste rudimentaire, elles n’y apportent ni la science ni le raffinement des hommes de la même condition sociale ; quant aux vins, on peut dire qu’elles ne les comprennent pas, leurs palais barbares sont incapables de distinguer les grands crus et d’en jouir délicatement. […] Physiquement, sur toute la ligne, comme l’homme est plus doué que la femme ! »

L’amitié

P. 42 « Il arrive qu’un artiste, un écrivain mort depuis des siècles soit choisi comme ami par un vivant. Amitié de rêve des âmes délicates et nostalgiques qui savent s’affranchir du temps et de l’espace. Ces amis, entourés du mystère d’outre-tombe, jouissent toujours d’une déférence mélancolique qui en font des génies protecteurs auxquels on rend un culte attendri. »

P. 43 « On n’aime pas seulement par le cœur, mais aussi par l’esprit. C’est par l’esprit que vous aimez jusqu’à la nostalgie votre passé, celui de votre race, celui de votre pays. »

P. 44 « « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé. »

Oui, au point de vue amoureux : amour-passion ou puéril bouillonnement sentimental de la prime jeunesse. Mais la question n’est pas là. En dehors du moment amoureux banal ou des sentiments familiaux, combien d’êtres, au cours d’une vie, nous demeurent indispensables, du moins nécessaires spirituellement, amicalement, tel La Boëtie à Montaigne ?

Il m’est arrivé de me séparer d’amis auxquels je croyais tenir par de multiples liens. J’avais redouté cette épreuve ; je me demandais naïvement de quels biens l’absence me priverait, si cette intimité interrompue ne m’amputerait pas d’une partie de moi-même, et laquelle ? Peut-être la meilleure ? J’ose à peine avouer, qu’à part quelques besoins du cœur, rien ne me manqua, et je rougis de convenir que, parfois, je me trouvais même allégée, je n’aurai pas le cynisme de dire délivrée !… Je vécus ces moments de solitude fécondement. Je me trouvais comme réintégrée dans la vérité de ma vie.

Ceci m’amena à rechercher quelles sont les absences qui nous frustrent réellement. Bien peu, et parfois pas celles qu’on redoutait. En fait, quels êtres nous ont moralement enrichis, soit en nous complétant, soit en nous corrigeant, soit en nous renouvelant ? Lesquels nous ont ouvert les trésors de leur âme au cours d’une existence ?

Quant à moi, uniquement pour inciter mes lecteurs à réfléchir, je leur ferai cet aveu qui me coûte. Une seule âme, ici-bas, me donna… me combla et m’eût comblée davantage si j’eusse été, sinon plus digne, au moins plus capable de recevoir. Aux autres, à tous les autres, j’apportai à mon tour, dans la mesure de mes moyens spirituels.

Donner, recevoir, échanger d’une façon ou d’une autre, voici toute l’histoire des rapports humains.

Je ne sais, par exemple, quel compagnon nous manque davantage : l’obligé ou le bienfaiteur, et lequel des deux on oublie le plus difficilement ? À mon avis, on n’oublie ni l’un ni l’autre : le cœur est si attendri par la créature dans laquelle il se mire !… mais l’esprit reste infirme s’il perd l’appui qui soutenait son envolée, la protection qui veillait sur sa route : manteau d’Elie à Élisée ! »

P. 47 « L’amitié d’un vieillard est plus respectable que n’importe laquelle tant elle est désintéressée. Le vieillard donne et ne reçoit plus. À partir d’un certain age, il ne faut plus gère compter sur un échange qu’avec ses contemporains. »

L’amour

P. 51 « L’amour est toujours un peu plus grand que celui qui l’éprouve, c’est pourquoi il rehausse les êtres. »

« La chasteté épure, mais elle ne va bien qu’à ceux qui brûlent d’un plus bel amour. »

« Ceux qui n’ont pas été heureux dans leur enfance le sont rarement en amour. Ils apportent à l’être auquel ils se donnent un cœur insatiable, une âme éperdue. Ils ont un tel arriéré de tendresse que rien ne peut les combler. Il faut le bonheur pour les rassurer et les stabiliser. Malheur alors à eux s’ils ne le rencontrent pas !… »

P. 52 « On s’aime tant soi-même que l’on regrette davantage ceux qui vous ont aimé que ceux que l’on a aimé. »

« La tendresse cherche, affolée, l’épaule qui la berçait et les sens – les sens affamés comme des fauves – brament, rugissent, réclament, exigent animalement leur dû, sans condition. »

P. 53 « Quand le désir de l’homme est satisfait, il redevient extraordinairement chaste. Les hommes, dits coureurs, jugent très durement la femme qui leur a cédé. Ils la jugent selon les principes de leur propre mère ou de leur sœur, bourgeoisement, et avec la même sévérité. D’ailleurs, les volages sont parfois des hommes qui demandent trop à l’amour. Constamment déçus, ils repartent en quête de bonheur. De là, leur perpétuelle infidélité. La preuve en est que parfois ils se fixent. Ils ont trouvé leur idéal. »

P. 56 « Les cœurs moyens, ne sont pas assez étoffés pour développer deux passions, même deux affections fortes, à part le sentiment maternel qui touche à l’instinct et ne diminue pas en se fragmentant. Chez les cœurs peu riches, une affection, remplacée par une autre, peut même devenir une haine. »

P. 60 « Quelques hommes ont une fausse vie sentimentale et passionnelle. Vanité, romantisme attardé, ils s’excitent à des émotions qu’ils voudraient formidables et n’éprouvent que dans un délire factice dont ils ne peuvent soutenir la violence. De là, ces chutes précipitées qui surprennent les confidents. On en voit d’autres s’entêter, après s’être épris fugitivement, par honnêteté de cœur. Ils respectent leurs songes. Berlioz a rêvé ses amours. »

P. 61 « Le mariage a besoin de richesses spirituelles pour durer. Deux pauvres qui s’épousent ne posséderont ni ne trouveront jamais de trésor. »

« Et c’est maintenant seulement, et après tant d’années, quand tu es disparu, que je te comprends. Le souvenir de telle parole retentit à mon oreille comme un écho affaibli mais pénétrant, et je trouve la réponse que tu as en vain attendue jadis. C’est la femme que je suis devenue que ton âme cherchait, et le destin, cruellement narquois, n’en avait mis dans tes bras que l’ébauche. Hélas ! comme un magicien enchaîné, tu voyais en rêve de loin ta bien-aimée, mais tu ne pouvais l’atteindre.

Où que tu sois, que ma pensée te joigne. Mon regret implore ton souvenir. Si tu le peux, renoue le lien de notre amour. C’est ici ma prière au dieu qui nous aimait. »

P. 64 « Cette épouvante du péché de la chair, que le prêtre israélite était arrivé à inspirer à Israël, était plus nécessaire à ces Orientaux voluptueux et fornicateurs qu’aux Occidentaux au tempérament normal. Qu’avons-nous perdu à cette nouvelle conception, toute judaïque, de l’amour ? Beaucoup de souffrances, en tout cas, et une grande tristesse s’est répandue sur le monde. Lutter sans merci contre la loi même de la vie (qui répugne à ceux qu’elle a engendrés parce qu’ils en ont abusé et l’ont faussée) est une cruelle et dangereuse folie. On a trop bridé l’instinct en le sanctifiant à la manière judaïque. Les dieux mythologiques aimaient la joie de l’homme, de Dieu d’Israël aime sa souffrance. Il la console, il est vrai.

Comme l’Olympe aimait la jeunesse ! Jehovah, de son doigt implacable, a changé l’heure sur le cadran du monde. Nous avons bien vieilli. Même nos vices sont séniles, furtifs et cachés. »

« Les anciens disaient que la passion amoureuse avait son siège dans le foie, organe plus ou moins riche de feu et de phosphore ; mais, attention ! l’excès en tout est un défaut. Un foie trop exubérant et trop généreux risque d’activer à outrance la flamme amoureuse, et cette flamme excessive pourra dessécher les sujets qui en sont tourmentés. « L’amour lui boit le sang », disent les bonnes femmes consternées en constatant l’amaigrissement insolite des érotiques. De fait, un bon coq n’est jamais gras. Cette même sécheresse organique nuit, dit-on, au bulbe pileux qu’elle atrophie, la peau devient farineuse et le poil se fait rare. Les amants trop fougueux connaissent la précoce calvitie. Quel handicap pour Don Juan ! »

Nos contemporains

P. 73 « Les vainqueurs de la vie sont les superficiels. L’extrême sensibilité est un obstacle sur tous les chemins du sentiment comme de l’action. Elle complique tout. Les humains doivent être simples et bornés ; dès qu’ils s’affinent, ils s’éloignent de l’humanité, s’en excluent. »

« Nos élites sont isolées dans la tour d’ivoire de l’intellectualisme et des valeurs abstraites. Nos jeunes hommes de pensée et de science, carabins, sorbonnards, étudiants des sciences politiques, ont perdu tout contact avec le réel. »

P. 75 « La douceur, la bienveillance, la tendresse françaises, traduites par son urbanité et sa politesse, ont disparu. On en retrouve des vestiges dans quelques provinces, dont le Poitou. »

« Tous les Parisiens d’autrefois étaient des provinciaux de grande ville, autrement « esprités et maniérés » que les modernes taillés en série de notre époque démocratisée, et qui sont noyés dans la foule égalitaire. Ah ! l’originalité d’esprit et la trempe de caractère de nos pères ! La collectivité tue, ravale ou banalise tout. »

P. 76 « Les gens violents inspirent terreur et confiance. Ils sont moins à craindre que les gens dissimulés. »

« À notre époque, on dirait que tous les entraîneurs d’hommes sont morts, la guerre a trop souvent fauché l’élite. Il faut attendre des races neuves pour revivre des temps héroïques. Chez nous, la race a donné la fleur et le fruit, elle se dessèche. »

P. 82 « Les esprits amusants séduisent, les esprits conciliants retiennent. On aime rencontrer les premiers, on s’attache aux seconds. »

P. 83 « Il y a des êtres dévoués et effacés qui créent pour d’autres une atmosphère de paix, de confort, de sécurité qui ressemble, dans sa torpeur douillette, au bonheur. On jouit de cette ambiance qu’ils procurent et non d’eux-mêmes. On les oublie jusque dans leurs œuvres. Suprême injustice. Même s’ils disparaissent, le regret ne porte pas leur nom. »

P. 100 « La méchanceté toute nue n’est jamais à craindre. Seule est à redouter celle des gens médiocres qui la doublent d’hypocrisie. »

P. 102 « Ne t’épuise pas, petit jeune homme, à forcer la sordidité de ta pornographie. Tout a été dit, tu ne feras pas mieux. Les vieux messieurs, les collégiens, les boniches sont saturés. Nous voici revenus, de par cette saturation, au succès de l’honnête. Change ta manière. »

P. 104 « Dans ce temps-là, en province, ces hommes, ces femmes d’étude et de loisirs avaient la vie facile et simple. Ils vivaient de longues et paisibles journées où l’âme se recompose, le cœur se rafraîchit. Ces dames se visitaient, elles passaient, sans ennui, tête à tête, au jardin, entre la broderie et le goûter, ces heures féminines entre toutes, où l’on choisit le moment opportun du geste et de la parole, où la confidence naît sur les lèvres, seulement quand l’oreille qui écoute la sollicite. L’après-midi s’en allait doucement, entraînant le soleil ; la conversation, sans effort, changeait, elle aussi, de voix et de visage, chaque propos nuancé avait une éclosion facile dans l’abandon heureux des âmes, chaque minute gardait sa signification intime. Ces hommes, ces femmes arrivaient à la fin du jour avec des butins faciles et odorants d’abeille en liberté. »

P. 107 « Il existe peu d’hommes aussi enfermés dans leur profession que les universitaires. Habitudes, caractères, pensées, leurs aspirations et leurs ambitions mêmes ne dépassent pas les bornes du clan. Ils sont donc, malgré leur culture et leurs mérites réels, habituellement bornés et gourmés. À l’élite de leur classe, seuls quelques sujets exceptionnels, puissamment pourvus d’originalité, au lieu d’être asservis eux-mêmes à l’étude, engourdissant trop souvent. Ils deviennent alors ces sujets hors ligne : remarquables politiques, chefs, écrivains qui ont des destins hors-série à leur mesure. »

L’art et les artistes

P. 166 « Toute perfection dans la vie est à base de courage. L’art, l’étude, la carrière demandent du courage : renoncement aux douceurs quotidiennes, confort, mollesse, petits plaisirs, petites joies, petits sentiments, enfin tout ce que la vie offre dans ses bons moments. »

P. 167 « On dirait que les statues mutilées deviennent vivantes, elles ont eu un destin, comme les hommes. »

Les écrivains et la littérature

P. 186 « La simplicité peut manquer au talent, elle accompagne le génie. Napoléon était simple, Louis XIV était simple, malgré son faste.

Faites une question directe à votre entourage. Celui qui répondra franchement, simplement, avec justesse et concision sans développement superflu, sera celui qui possède le plus complet développement intellectuel et la plus fertile matière cérébrale. Une réponse simple et lumineuse exige des facultés d’abstraction et de généralisation qui dépasse la médiocrité. Les classiques sont simples. Le grand siècle français nous a donné des auteurs aussi simples que géniaux : Molière lisait ses œuvres à sa servante. Notre immortel La Fontaine était le plus simple de tous. Ses naïves fables approchent pourtant de la perfection. »

P. 189 « Ma foi, qu’on ne le répète jamais, qu’on ne dise pas surtout que c’est moi qui l’ai dit, mais un romancier doit être hystérique. Le tout est qu’il ne dépasse pas la limite permise et le taux « nécessaire », et qu’il ne soit pas inconscient de sa tare au point d’en perdre tout bon sens et de ne savoir plus la contrôler. C’est bien là que, dépasser le but, c’est rater la chose ! Si Baudelaire n’avait eu qu’un grain de névrose… »

La fuite du temps et l’art de vieillir

P. 213 « Ce qu’on appelle un enfant précoce (je ne dis pas un enfant prodige) n’est souvent qu’un enfant léger, hardi, bavard, qui aime s’extérioriser.

Il faut, aux riches et profondes natures, du temps, du silence, du calme pour pousser leurs racines jusqu’aux couches profondes qui seules peuvent les nourrir. Un enfant qui réfléchit ne parle guère. Un enfant qui questionne écoute. Un esprit sérieux est déjà méditatif. La timidité annonce souvent le tact, la délicatesse. Les enfants très sensibles souffrent plus qu’ils ne jouissent, et se replient sur eux-mêmes. Les rêveurs, malgré l’exubérance enfantine, fuient parfois leurs camarades. Mauvaise note imméritée pour tous ces petits-là !

À l’encontre, j’ai vu bien des parents passer à profit ce qui n’était que perte. Il est vrai, combien de défauts futurs : vanité, légèreté, ou même de vices, artifice, duplicité, parés de l’amusante inexpérience enfantine, n’apparaissent qu’étonnants et charmants. « Quelle intelligence ! quelle précocité ! » dit la maman extasiée.

Rappelez-vous les enfances extasiées de Louis XIV, qui fut le roi-soleil, et de son frère, le duc d’Orléans, qui ne fut rien du tout. Louis eut une enfance longue, lourde, endormie. Cet enfant réfléchi, raisonnable, sérieux, était largement éclipsé par son cadet, « Monsieur », enjoué, primesautier, spirituel. Philippe, flatteur et causeur, recherchait le monde de la cour au milieu duquel il brillait déjà, tandis que le jeune roi silencieux, solitaire, et même un peu sauvage, le fuyait. On sait comment, et dans quel sens, se développèrent, par la suite, ces caractères si différents. On connaît, de triste mémoire, la légèreté, l’instabilité et la duplicité du cadet contrastant avec la solidité, la fermeté, l’équité, la droiture de l’aîné.

Après avoir minutieusement analysé leurs caractères enfantins, plus tard un fin pédagogue aurait, paraît-il, dit : « Ils ont ma foi tenu tous deux – à l’imprévisible erreur amoureuse près – ce qu’ils avaient promis. »

C’est bien devant l’enfance que l’on peut dire : tous ceux qui brillent ne seront pas d’or. »

Le Dossier Rebatet

Passages inédits uniquement.

« Mon plus grand tort est d’avoir eu la fibre française, d’avoir voulu faire quelque chose dans l’intérêt de mon pays. Tu dois le savoir mieux que personne, toi qui as bien vu que je ne mettais aucune ambition littéraire dans le bouquin [Les Décombres] qui charge mon dossier, puisque mes ambitions étaient ailleurs, dans un livre [Les Deux étendards] qui me tenait infiniment plus à cœur et qui aurait très bien pu constituer, avec le cinéma, mon unique et « irréprochable » activité de 40 à 44, si je n’avais pas estimé de mon devoir de prendre parti. Quand tu me dis que ce n’était vraiment pas la peine de faire ça « pour les autres », je suis entièrement de ton avis. Mais le pays, ce n’est pas « les autres ». C’est une réalité du sol. C’est Renoir, c’est Stendhal, c’est Baudelaire, c’est la Concorde. […] J’ai été longtemps fier de mon pays, de sa place dans le monde. Tu ne peux pas savoir ce que c’était de se sentir français, en 1923, à vingt ans, dans l’euphorie de la victoire, dans le Paris étincelant de ce moment-là. J’ai eu, pour mon malheur, très tôt la perception très nette des bêtises, des fautes, des crimes qui compromettaient la situation de mon pays. Quand je vois aujourd’hui des bougres qui n’ont jamais eu l’ombre d’un sentiment français et qui, grâce à ça, sont indemnes, bourrés de pèze et de plaisirs, dire que « c’est dommage que je me sois occupé de ces choses-là », vois-tu, ça m’étrangle, ça ne passe pas. »

– Lucien Rebatet, lettre à sa femme, 7 novembre 1946, in Le Dossier Rebatet, Robert Laffont 2015, p. 592 sq.

« Je deviens, moi aussi, de plus en plus francophobe. J’emploierais volontiers les superbes jurons espagnols de Pour qui sonne le glas afin d’exprimer ce que m’inspire l’ensemble de mes ex-compatriotes. Je dis « ex » puisque j’ai été chassé de cette collectivité par l’indignité nationale et que je ne tiens pas le moins du monde à y revenir. Je te l’ai dit parfois lorsque vous êtes venues avec ma mère : je suis guéri de ces sentiments français qui m’ont conduit aux chaînes et au bagne. J’étais du petit nombre de Français dont la valeur jurait avec l’abjection de ce peuple-là. D’où tous nos malheurs. La collectivité français est l’une des plus basses qu’il y ait actuellement au monde. Je ne leur pardonnerai jamais le sort qui m’a été fait. […] Ce qui me dégoûte le plus, c’est l’archaïsme du système politique, de la vie matérielle, de tant de mœurs qui sont en somme celles d’une vieille femelle sale, méchante, etc.

[…] Je vis dans la plus sombre colère à la pensée qu’un écrivain comme moi est condamné par une bande de merdeux, de lâches et d’abrutis à une semblable idiotification. Chaque soir, ça m’étrangle de fureur. Non, on ne peut pardonner ça. Et combien de temps cela va-t-il durer ? »

– Lucien Rebatet, lettre à sa femme, 27 juillet 1949, in Le Dossier Rebatet, Robert Laffont 2015, p. 604 sq.

« Je ne désire qu’une chose, c’est de ne plus entendre parler de politique de ma vie, je le désire en fait depuis la fin de 1942, où je m’estimais quitte avec le siècle. Mais c’est évident que ma détention au fur et à mesure qu’elle se prolonge, me porte à me replier sur le passé dont je me serais détaché un rien de temps si j’avais été rendu à la vraie vie […]. Je ne crois même plus à la littérature. La catastrophe que j’ai subie est beaucoup plus grave intellectuellement que matériellement. C’est tout dire, n’est-ce pas ? Qu’aurai-je été en somme ? Un bon polémiste, un critique qui aurait pu faire une véritable œuvre d’esthéticien, si le journalisme ne l’avait pas dévoré […]. Je pourrais être encore un jour un assez bon mémorialiste. Encore faudrait-il que mon vocabulaire ne disparût pas à toute vitesse comme il le fait en ce moment. »

– Lucien Rebatet, lettre à sa femme, 21-22 mai 1949, in Le Dossier Rebatet, Robert Laffont 2015, p. 610

Terre des hommes

« Comment favoriser en nous cette sorte de délivrance ? Tout est paradoxal chez l’homme, on le sait bien. On assure le pain à celui-là pour lui permettre de créer et il s’endort, le conquérant victorieux s’amollit, le généreux, si on l’enrichit, devient ladre. Que nous importent les doctrines politiques qui prétendent épanouir les hommes, si nous ne connaissons d’abord quel type d’homme elles épanouiront. Qui va naître ? Nous ne sommes pas un cheptel à l’engrais, et l’apparition d’un seul Pascal pauvre pèse plus lourd que la naissance de quelques anonymes prospères. […]

Que savons-nous, sinon qu’il est des conditions inconnues qui nous fertilisent? Où loge la vérité de l’homme?

La vérité, ce n’est point ce qui se démontre. Si dans ce terrain, et non dans un autre, les orangers développent de solides racines et se chargent de fruits, ce terrain-là est la vérité des orangers. Si cette religion, si cette culture, si cette échelle des valeurs, si cette forme d’activité et non telles autres, favorisent dans l’homme cette plénitude, délivrent en lui un grand seigneur qui s’ignorait, c’est que cette échelle des valeurs, cette culture, cette forme d’activité, sont la vérité de l’homme. La logique ? Qu’elle se débrouille pour rendre compte de la vie. »

– Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes, Gallimard 1939, coll. 1000 soleils p. 149

« Je me moque bien de connaître s’ils étaient sincères ou non, logiques ou non, les grands mots des politiciens qui t’ont peut-être ensemencé. S’ils ont pris sur toi, comme peuvent germer les semences, c’est qu’ils répondaient à tes besoins. Tu es seul juge. Ce sont les terres qui savent reconnaître le blé. »

– Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes, Gallimard 1939, coll. 1000 soleils p. 158

« On a cru que pour grandir [les hommes] il suffisait de les vêtir, de les nourrir, de répondre à tous leurs besoins. Et l’on a peu à peu fondé en eux le petit bourgeois de Courteline, le politicien de village, le technicien fermé à la vie intérieure. Si on les instruit bien, on ne les cultive plus. […] Un mauvais élève des Spéciales en sait plus long sur la nature et sur les lois que Descartes et Pascal. Est-il capable des mêmes démarches de l’esprit ? »

– Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes, Gallimard 1939, coll. 1000 soleils p. 162 sq.

« La mère n’avait point seulement transmis la vie : elle avait, à ses fils, enseigné un langage, elle leur avait confié le bagage si lentement accumulé au cours des siècles, le patrimoine spirituel qu’elle avait elle-même reçu en dépôt, ce petit lot de concepts et de mythes qui constitue toute la différence qui sépare Newton ou Shakespeare de la brute des cavernes. »

– Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes, Gallimard 1939, coll. 1000 soleils p. 167

« Un enfant tétait une mère si lasse qu’elle paraissait endormie. La vie se transmettait dans l’absurde et le désordre de ce voyage [en train]. Je regardai le père. Un crâne pesant et nu comme une pierre. Un corps plié dans l’inconfortable sommeil, emprisonné dans les vêtements de travail, fait de bosses et de creux. L’homme était pareil à un tas de glaise. Ainsi, la nuit, des épaves qui n’ont plus de forme, pèsent sur le banc des halles. Et je pensai : le problème ne réside point dans cette misère, dans cette saleté, ni dans cette laideur. Mais ce même homme et cette même femme se sont connus un jour et l’homme a souri sans doute à la femme : il lui a, sans doute, après le travail, apporté des fleurs. Timide et gauche, il tremplait peut-être de se voir dédaigné. Mais la femme, par coquetterie naturelle, la femme sûre de sa grâce, se plaisait peut-être à l’inquiéter. Et l’autre, qui n’est plus aujourd’hui qu’une machine à piocher ou à cogner, éprouvait ainsi dans son cœur l’angoisse délicieuse. Le mystère, c’est qu’ils soient devenus ces paquets de glaise. Dans quel moule terrible ont-ils passés, marqués par lui comme par une machine à emboutir ? Un animal vieilli conserve sa grâce. Pourquoi cette belle argile humaine est-elle abîmée ? […]

Je m’assis en face d’un couple. Entre l’homme et la femme, l’enfant, tant bien que mal, avait fait son creux, et il dormait. Mais il se retourna dans le sommeil, et son visage m’apparut sous la veilleuse. Ah ! quel adorable visage ! Il était né de ce couple-là une sorte de fruit doré. Il était né de ces lourdes hardes cette réussite de charme et de grâce. Je me penchai sur ce front lisse, sur cette douce moue des lèvres, et je me dis : voici un visage de musicien, voici Mozart enfant, voici une belle promesse de la vie. Les petits princes des légendes n’étaient point différents de lui : protégé, entouré, cultivé, que ne saurait-il devenir ! Quand naît par mutation dans les jardins une rose nouvelle, voilà tous les jardiniers qui s’émeuvent. On isole la rose, on cultive la rose, on la favorise. Mais il n’est point de jardinier pour les hommes. Mozart enfant sera marqué comme les autres par la machine à emboutir. Mozart fera ses plus hautes joies de musique pourrie, dans la puanteur des cafés-concerts. Mozart est condamné.

Et je regagnai mon wagon. Je me disais : ces gens ne souffrent guère de leur sort. Et ce n’est point la charité ici qui me tourmente. Il ne s’agit point de s’attendrir sur une plaie éternellement rouverte. Ceux qui la portent ne la sentent pas. C’est quelque chose comme l’espèce humaine et non l’individu qui est blessé ici, qui est lésé. Je ne crois guère à la pitié. Ce qui me tourmente, c’est le point de vue du jardinier. Ce qui me tourmente, ce n’est point cette misère, dans laquelle, après tout, on s’installe aussi bien que dans la paresse. Des générations d’Orientaux vivent dans la crasse et s’y plaisent. Ce qui me tourmente, les souples populaires ne le guérissent point. Ce qui me tourmente, ce ne sont ni ces creux, ni ces bosses, ni cette laideur. C’est un peu, dans chacun des hommes, Mozart assassiné.

Seul l’Esprit, s’il souffle sur la glaise, peut créer l’Homme. »

– Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes, Gallimard 1939, coll. 1000 soleils p. 168 sqq.